Dominique Jalu
Accueil > Textes divers > Échanges avec un mur

Échanges avec un mur

dimanche 28 novembre 2010

Je travaille la peinture au couteau, la toile agrafée sur un mur de mon atelier. Je fais un frottage. Je prends une empreinte qui fait ressortir les aspérités du mur. C’est à partir de là que les choses se jouent car cette empreinte est déjà chargée d’images, de signes et avec une texture presque photographique. Max Ernst disait que cette technique du frottage lui permettait d’assister, comme un spectateur, à la naissance du tableau…

Car l’empreinte est toujours une révélation. Extraite des accidents de la matière, amplifiant des propriétés tactiles, tirée de l’invisible, l’empreinte prend une autonomie, se détache. Un passé enfoui remonte à la surface. Qu’est-ce qui passe ? Qu’est-ce qui dure ? De quoi est-ce la trace, cette peau née d’un mur et d’un couteau ? Car sur cette peau, le tableau peau, tandis que notre vue cherche des repères, viennent des paysages ou des personnages qui s’esquissent et qui nous regardent. Il y a toujours un avantage à se dire que c’est une image.

Au moins on peut croire qu’il y a une intention et que cela me regarde. Pour moi, pris dans la simple jubilation de peindre, les toiles matérialisent ces échanges avec un mur qu’on aimerait fixer et comprendre comme la preuve de l’existence d’une limite entre un intérieur et un extérieur par ailleurs insaisissables. Les hommes ont tellement le goût du mur : ce qui sépare, ce qui enferme, ce qui fait frontière. Ils pensent même trop souvent que c’est la condition de la vérité en tant que telle alors qu’il ne s’agit que d’apparitions, de disparitions et de constructions imaginaires.

Révéler, dévoiler, frotter, effacer... Construction impossible entre l’être et le lieu, entre le délimité et l’illimité. Et rien que la peau dans son épaisseur dérisoire comme un voile qui en même temps figure et défigure. Pour montrer, pour prouver, ne faut-il pas un suaire qui garde l’empreinte et, en même temps, un voile qui se déchire ? Comment accéder au réel ?

Dans ce gouffre, derrière ce mur, qu’y a-t-il ? L’empreinte, souvent, signale des ruines. Elle montre des temples détruits, des vestiges d’une ville qui s’écroulent dans des forêts de signes et des espaces impossibles. On ne se connaît soi même qu’au moment où on peut s’effacer.

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0